LE BALDAQUIN  

 

J'avais 31 ans et je m'appelais Antoine. Ce matin, j'ai été violé.

Par une femme.

 

 

 

1 - Les matins de printemps sont une malédiction

          J’ai ouvert les yeux, et il n’y avait rien. Rien d’autre que le noir; ce qui était en fait un début; et puis aussi, rien d’autre que l’envie de vomir, la sensation de nausée et l’intense besoin de pleurer. Fort; longtemps; pour de bon. Il faut être optimiste au réveil : tout ces riens constituaient déjà un peu de quelque chose; et dans quelques mois, cela constituera mon tout.

         Puis, sortant de la lymphe pesante et funèbre de mon sommeil sans rêves, je vis la pénombre, et pris conscience que cette demi obscurité ne me rendait pas complètement aveugle : car si ici c’était la nuit, dehors, c’était le jour. Je ne comprenais pas du tout que les saisons qui allaient suivre promettaient d’être les dernières de mon existence, et que ces prochaines semaines allaient avoir raison de mon identité ; de celle qui avait été la mienne jusqu’alors, et que je ne peux plus évoquer aujourd’hui que comme celle d’un étranger. A ce moment là je me réveillais, et j’ignorais tout de l’univers où j’avais été plongé, à commencer par les circonstances qui m’avaient fait atterrir dans ce lit qui n’était alors pas le mien, mais qui bientôt serait mon plus inséparable compagnon.

         Ma première sensation, celle qui eut tôt fait de me ramener à une conscience un temps soit peu plus certaine, ce fut celle d’avoir une crampe lancinante dans le bras gauche: mes muscles me faisaient mal et je me sentais franchement écartelé. Alors j’ai tourné la tête de ce côté-là. Scrutant dans le vague clair obscur environnant les contrastes de ma peau en comparaison de la trame plus sombre de mes langes, je constatais avec comme un certain réconfort que  l'ensemble radius/cubitus/humérus était bien à sa place, le tout joliment empaqueté d'un réseau musculaire et épidermique fin, imberbe, à peine dessiné. Ce très utile membre supérieur gauche de mon corps se prolongeait dans l’axe linéaire des os d'un coude gracile sans véritable nœud, et aboutissait en toute logique à mon poignet, au bout duquel je devais trouver ma main. Elle y était bel et bien, suspendue au dessus du niveau de ma tête, tout au bout ce tentacule vertébré flasque et peu sportif. Mais j’étais allé un peu vite dans mon inspection, un détail m’était passé devant.
         Mon bras gauche était étiré. Il était étiré, et maintenu par du fil électrique. Lequel était relié à un montant.

         Un montant de lit à baldaquin.
   

         Je ne vis pas l’essentiel du problème, qui était ce couchage en question. Non. Je me demandais quel était ce lien de cuivre et de plastique épais et noir, car il n’avait rien d’improvisé: pas loin de 5 mm d’épaisseur, on l’avait choisit  pour que mes carpiens s’arrachent bien avant que le fil ne cède si l’envie me prenait de tirer de toutes mes forces. On avait dû trouver que des menottes auraient été trop vulgaires ou trop classiques, et le tout avait été enguirlandé avec un soin particulier à titiller le fétichisme le plus enfoui: tout autour de la bobine, on avait lacé deux rubans de coton rouges et tramés de fil d’or, d’où descendaient deux grelots argentés résolument minuscules. Je ne paniquais pas; l’assemblage m’hypnotisait, cette science du détail et de l’attention à mon égard excitait ma curiosité et flattait mon ego.
         Alors l’envie me prit de faire tinter ces toutes petites clochettes avec ma main droite. Je tirai. Un léger cliquetis résonna de l’autre côté: deux autres sphères brillantes glissaient lascivement sur les veines de mon autre bras, au bout de deux autres rubans masquant le même fil électrique. A la réflexion, c’est vrai que là aussi j’avais mal.
         

         Alors c’est là que commence la panique.
         Là que je tire, et que j’ai mal, fort. Là que je comprends que mes chevilles elles aussi sont attachées, là que je cisaille mes chairs pour la première fois (et non la dernière). Là que je contorsionne mon corps, que la terreur s’empare de mes tripes, là que la mort vient glacer ma colonne vertébrale. C’est là que j’ai envie de vomir, pour de bon.
         Je ne peux plus émettre un son, ma voix s’est fait la malle et je ne suis pas bâillonné. Je pleure, ma gorge siffle, je suis nu et je viens de naître en enfer: j’avale la morve acide du chant du cygne, c’est l’électrochoc primal de la peur, et si je ne meurs pas tout de suite, je vais faire une crise cardiaque; j’ai peur de crever dans un délire sadique, alors je préfère crever tout court, plutôt que d’avoir peur que l’on me tue. A l’aide. Que quelqu’un m’aide. Je ne peux pas crier. J’ai le vertige et j’veux  pas passer l’arme à gauche, et cette fois pour de bon. D’ailleurs, il me semble bien que c’est la première fois que ça m’arrive, de vouloir réellement continuer ma route…

         Alors, pour la première fois de ma vie là encore, je suis vraiment courageux : je tâche de reprendre mon calme, de reprendre mon souffle, de reprendre le contrôle. Vieux souvenirs de yoga, de thé à la réglisse de quand j’étais gosse…Je m’évade, bien sûr ; comme d’habitude. Je fuis, une fois de plus: c’est pas ça qu’il me faut; si je dois affronter un jour, c’est aujourd’hui. Alors je prends mes couilles à deux mains et je plonge. Je fixe mes liens : ils sont mes ennemis; un à un, je les emmerde et je me fous de leur gueule, je les toise d’un œil torve (ce genre de regard qui me fout les jetons dans le métro à une heure du mat’), et je décide d’enculer à sec ces petites saloperies de rubans, bien profond. Et ça revient un peu mieux que par la fuite. Et j’arrive à me mentir assez bien pour cesser de me débattre. Mes respirations se font moins saccadées, mon corps retrouve d’autres courbatures dues à la contraction des mes muscles en révolte panique. Il me faut bien trois siècles pour parvenir à cet état. C’est long, mais ça vaut bien l’intensité de ce que je vis à ce moment là.
         Observation. Rationalisme. Force.
         Mes chevilles elles aussi sont attachées. A deux autres montants; quatre au total, autant de membres, le compte est bon.

         A se demander si c’est fait exprès, les lits à baldaquin.
   

         Je suis à poils donc, étendu sur un drap de lin vermillon, la tête lovée dans un coussin mou recouvert d’une taie blanche et douce, du coton là encore. Je suis incapable de savoir ce que je fous là, c’est pas dans mes goûts les plans attache-moi.
         Quatre montants; du chêne à première vue; pas du tout récent: colonne cylindrique avec incrustation de motifs végétaux en marqueterie, chapiteau corps élancé en forme nymphe tenant le toit. Art nouveau, à n’en pas douter; je ne savais pas que le baldaquin avait été un meuble retenu par les maîtres du genre, mais soyons positifs: on en apprend tous les jours. La plaque qui me surplombe est un enchevêtrement d’arabesques de branchages, formant une dentelle de bois exotiques divers aux teintes délicatement accordées, le tout n’allant pas sans rappeler les décors gothiques de la période flamboyante. Et tout autour de moi sont tirés d’épais rideaux de velours pourpre qui bloquent radicalement la lumière.
         Bienvenue dans un magnifique cocon de sommeil.
        Les rayons qui me parviennent de l’extérieur (j’ose imaginer qu’au-delà c’est une chambre qui s’étend) percent au travers du feuillage ciselé qui recouvre mon douillet tombeau. Aucun son ne provient de ce que j’aimerais penser comme un dehors, et je prie déjà pour en entendre un bientôt, car cela me donnerait l’espoir de retrouver le monde un jour…


         Je me rendormis bientôt, n’ayant rien d’autre à faire que de me remettre de mes émotions. Il me semblait clair que la mémoire ne me reviendrait pas tout de suite, et je commençais à nourrir le vœu de m’être saoulé à mort la veille, d’avoir branché une fille du genre disjonctée, et de m’être du coup retrouvé dans ce joli délire ; c’est barré, ok, mais au moins ça a le mérite de rejoindre une réalité plus sympa et surtout moins glauque que le scénario de l’angoisse que je venais de vivre. Je me suis donc rendormi sur cette idée, persuadé qu’un joli brin d’artiste un peu originale viendrait me réveiller avec le petit déjeuner, s’excusant de s’être amusée à me laisser les liens de nos ébats de la veille pour voir ma réaction une fois réveillé et à jeun.


         Un craquement me réveilla. J’étais toujours attaché, et il me semblait bien entendre des pas monter un escalier qui mènerait à cette chambre. Une porte s’ouvrit dans la pièce;  j’entendis quelqu’un entrer, puis poser sur un meuble de bois à ma gauche un plateau métallique sur lequel reposaient des éléments de porcelaine -à vue d’oreille. Le rideau glissa doucement vers le bas de mon confortable sarcophage, et une silhouette se profila sous mon regard. Derrière elle, une fenêtre laissait filer un peu de clarté entre des persiennes. À contre jour, je ne voyais que ses contours et ses yeux, car la lumière libérée par mon pesant suaire-rideau maintenant écarté avait surpris mes pupilles encore plongées dans la pénombre quelques instants auparavant. Je ne m’étais pas trompé: ce profil féminin était relativement harmonieux, ça sentait le café, et elle m’avait préparé des tartines qui trônaient fièrement sur un plateau d’argent vieilli posé sur une table de chevet dans le même style que le lit. Elle embrassa doucement mes lèvres, m’adressa un sourire complice et, d’un geste nonchalant sur mon poignet, fit sonner les clochettes du cordon avant de se relever tout en continuant de me fixer avec passion. Elle se tourna vers la fenêtre qu’elle ouvrit, défit les volets et les repoussa au loin comme autant de cauchemars du genre de ceux que j’avais pu faire tout à l’heure en me réveillant. Puis elle se retourna vers moi, pencha sa tête sur son épaule; ses iris étaient emplis de mille étoiles, et elle n’inspirait rien d’autre que le bonheur et la sérénité.
         - Bonjour mon Amour, tu as beaucoup dormi ! Vois ce beau soleil, comme nous avons aujourd’hui un beau matin de printemps…