3. Les  petits déjeuners en amoureux  sont une malédiction

      Premier soir ; il s’est écoulé environ huit heures depuis mon réveil. Je n’ai commencé à envisager la réalité de ma situation qu’au moment où il a effectivement fallu manger : au petit déjeuner, quand elle a refusé de défaire mes liens pour que je puisse bouffer normalement, quand elle a commencé à me donner la becquée. ..C’est là que tout est devenu assez clair.

 

         J’étais bercé par la danse des tartines à la confiture de mûre, patiemment découpées en petites bouchées pour m’éviter de devoir tirer sur la tranche de pain et de m’en foutre partout ; à pomper la jolie paille rose à fleurs fluo plantée dans ma tasse de café, à me faire essuyer la bouche comme un môme qui découvre les joies des petits pots, à ne rien comprendre, à ne rien pouvoir faire d’autre qu’ouvrir gentiment ma gueule quand elle approchait la nourriture de mon visage avec un air diaboliquement attendri. Passivement, comme si tout cela était naturel ou répondait à des souvenirs oubliés de ma petite enfance, par une sorte de réflexe très ancien que je reprenais au-delà du temps avec une aisance assez délirante, et je me laissais cajoler comme un gosse de trois ans qui aurait pété le caprice de se faire nourrir comme avant, et auquel sa mère beaucoup trop conciliante aurait finalement cédé.

 

         Faut dire, je ne suis pas de nature à être un prédateur. Pas du genre à hurler, menacer et recracher la bouffe sur son visage.

 

         Et puis comment ? Elle passait son temps à sourire, m’encourageait à manger, me demandait si ça me plaisait. En fait, d’ailleurs, je la trouvais gentille. Peut-être un peu folle, mais sans doute inoffensive. Elle semblait tellement amoureuse que je m’étais dit que je pourrais facilement la convaincre de terminer ce jeu. Je ne savais pas trop auquel je jouais, mais une si gentille fille devait se gérer facilement. Et plus j’avalais, plus je buvais ses sourires béats et les étincelles qui jaillissaient de ses yeux comblés de joie, et dans le fond…ok, je sais…je me sentais rassuré, en confiance, je me sentais apaisé, et chaque nouvelle fournée mon plongeait peu à peu dans une forme douce d’absolue félicité ; elle arrêterait bien assez tôt ce délire, laissons nous bercer…

 

         Ceci dit, elle ne m’a pas libéré. Elle  a replié le petit déjeuner et elle est repartie faire la vaisselle.

 

         Puis est revenue se blottir contre moi, et s’est endormie.

 

         Et j’ai fait pareil, car j’étais bien. En fait, j’étais fatigué, si fatigué après le petit déjeuner…c’est en me réveillant à nouveau dans la chambre plongée dans les dernières lueurs du jour, seul, que j’ai compris ; qu’elle m’avait foutu une saloperie de somnifère dans la confiote, un décontractant à la con, un anxio de sous les fagots... Voilà pourquoi elle n’aimait pas ça , qu’elle n’avait pas faim qu’elle me disait…et puis pourquoi est-ce que j’avais géré cette situation de psychopathe de manière aussi décontractée ? J’aurais du paniquer un max, comme ce matin au réveil…Elle doit avoir toute une batterie de médocs.

 

         Ce doit être les siens, ceux qui lui sont prescrits ; et là, si elle n’est pas là, c’est que tous les jours elle doit se présenter à la clinique psy la plus proche ; décision de justice…Ou même pire, elle est psy tout simplement, et là elle est au dessus de tout soupçon, elle soigne ses patients, elle s’inspire de leurs névroses, d’ailleurs elle n’a fait ce métier que pour mieux comprendre ses propres pulsions, et elle s’auto-analyse avec délectation, purge l’étang de son crâne de ce qu’elle a commis les dernières heures : un enlèvement, une séquestration, etc.…

 

         Et là, maintenant, c’est presque la nuit ; les grillons me bercent dans un cocon mou et chaud, l’air de la campagne qui perce des fenêtres ouvertes…quoi ? Les grillons ?Ce matin c’était pas la suite d’hier ? Hier en avril ? Et putain, merde, ce matin c’était quoi alors ??? Juillet ?!!

 

-   Pardonne-moi Antoine, je n’étais plus moi-même au printemps ; j’avais trop mis  de préparation. Je m’en suis beaucoup voulu. Mais c’est fini désormais, tu t’es réveillé alors tout va bien. Et puis j’ai trouvé les bons dosages, je vais bien prendre soin de toi.

 

-   Mfff…mffffmmfmfm !

 

         J’avais un bâillon désormais. Les draps n’étaient plus les mêmes, et l’odeur de l’air aussi. Moi, j’étais toujours là ; mais dehors, le monde avait changé : il avait vieilli de quelques mois, tandis que j’avais arpenté le long sentier d’un coma provoqué par les délires d’une alchimiste du dimanche soucieuse de ma tension. Il faudrait que je me méfie de ses potions relaxantes à l’avenir.

 

-  Je t’ai fait un bon repas, on va fêter ton réveil…Qu’est-ce que tu m’as manqué pendant ces cinq mois, deux jours, huit heures et…top ! trente minutes…Et elle éclate tendrement et doucement de rire.

 

-   MFFMMFF.MMFF MMf… (dans ma tête : « Monomaniaque à la con ! », mais je ne peux pas malgré tout m’empêcher d’adorer son sourire quand elle me dit ça en me regardant du plus profond de ses yeux.)

-  Ne t’inquiète pas, j’ai retenu la leçon ; il n’y a rien dans ton assiette ; d’ailleurs, on va partager, hein, ce sera plus romantique, mon Amour. Tu ne bouges pas, je vais nous chercher la table et les bougies, on va s’installer pour de vrai ce coup-ci…Ah oui, il me faut les couverts en plastique pour toi, et la chaîne. Je me dépêche mon beau, le temps de dire tarte aux myrtilles.

         ...Inutile de vous préciser que le mot "chaîne" m'a fait un peu tiquer ?