Voilà, c'est en laissant derrière toi cette image que tu nous as laissés; dans une dizaine de jours, ça fera dix-sept ans. Je connais des gamins, plutôt rares ceci dit, qui n'étaient pas nés ce jour d'avril 1994, mais qui se revendiquent encore de ton héritage...je me fous que les critiques musicaux -tu sais, ceux qui enragent que tu ne saches pas jouer et que t'aies  pourtant intégré le 27 Club et sa  légende- qui disent que le grunge c'est pas toi, et que t'étais un branleur : parce que le symbole, c'est toi qui l'a porté.

zct88zwmJe suis un enfant du grunge, et peu importe la mode, peu importent MTV et les thèses sur ta mort. Comme beaucoup d'autres, je reste un enfant du grunge, de ceux qui ne démordent pas de cet air glacé du pacifique nord, de ses putains de jours de pluie interminables dans les sapins noirs, le cul posé sur un vieux Marshall avec la bière qui mousse sur les Converse -bon, ok, moi c'était et ça reste les Docs-...Ces putains de Converse, qu'on ressort vingt ans plus tard dans une mode stérile pour petits cons bien lisses, ces gamins qui sont de droite à quinze ans dans leurs futs slims ou leurs jeans pré-déchirés par d'autres adolescents à l'autre bout de la Terre, et qui te parlent de leur avenir dans les affaires, de mérite et de Rolex. J'espère bien qu'il n'y a aucun paradis, que tu ne puisse pas les voir déblatérer leur néo-rock bien lisse et sans questions plus contestataires que leur parents qui refusent de leur payer un I Pad...j'espère que tu ne peux pas les voir, avec leur démarche à la con qu'ils passent des heures à pomper en matant les concerts des Doors sur YouTube, en s'imaginant que Morrisson avait naturellement cette façon très "classe" de déambuler sur le monde.

Je reste un enfant du grunge, d'un état d'esprit déchiré qui ne sait plus comment remplir les jours trop vides d'une époque trop fade...

Je fais ce que je peux pour rester un enfant du grunge, tandis que s'amorcent au loin les horizons d'un avenir cousu de sa destruction à venir.

Et quoi ? On fait quoi quand l'essence de cet héritage se dilue dans le désintérêt absolu d'un monde perdu d'avance, quand tout ce à quoi on espérait croire est légué d'un coup de fusil dans la gueule ? Est-ce parce que tu te fous en l'air que tu crois être libre de ton geste ?

Et quoi ? Dis-moi ce qu'on va bien pouvoir foutre de cet héritage là ! J'ai commémoré les cinq, les dix et les quinze ans de ton départ...et aujourd'hui, je réalise que j'ai dépassé l'âge que tu avais le jour où il t'a semblé que la seule chose réellement sensée à faire était de coller un canon sur ton visage, d'appuyer là où il fallait, et de laisser la poudre faire le reste ?

J'ai le même âge maintenant; plus un an...Et quoi ? J'en ai fait quoi, de cette année en plus ? Quand tu l'as fait, moi qui étais si jeune, je savais déjà que je voulais vivre plus, vieillir, avoir des petits enfants...Et quoi ? J'ai 28 ans, toujours un pied dans l'adolescence au grand dam de mon entourage, mais quoi qu'il m'en coûte de l'admettre je reste un vieux grungeos à l'aube de la trentaine. Et quoi ! J'ai mon taf, mes proches, mes rêves en cartons qui prennent la poussière et ma guitare qui me gueule que je la délaisse; rien n'est dans le bon sens...

Kurt_Cobain

 

 

Alors quoi ? On en fait quoi de tout ça, hein, qu'est-ce que t'en dis Kurt ? Tu regrettes ? Moi, pas tant, parcequ'au moins, tu me dis chaque jour que le soleil que j'ai vu se lever ce matin, c'est toujours un jour de plus que toi...Tu laisses du monde derrière toi, une génération un peu à part, sans doute la dernière en date à avoir une vraie idole de la grande histoire du rock...

 

 

 

Dans quelques jours, ça fera dix-sept ans qu'on ne sait plus comment rêver, et trop longtemps que les saturations pourries vendues en magasin ne sont plus le fait de bricolages du dimanche, mais des produits finis sortis d'usine. T'as rien raté, cette société est pire, et j'te jure qu'il faut en vouloir pour aller y trouver de belles choses...Mais ouais, tu me rappelles chaque jour combien j'ai quand même envie de vivre, en dépit de tout...mais vivre autre chose que ma bouse quotidienne; et ça, c'est à toi que je le dois. A ta santé mec, et merci encore...