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Voilà, cela fait huit mois maintenant ; huit mois que j’ai rejoint le bout du monde.

Lance de terre jetée dans l’Atlantique, le Finistère est devenu ma maison, mon refuge et mon ailleurs.

Alors que je reviens de ce qui fut très longtemps ma région de résidence, dans ces contrées méridionales aux mœurs chatoyantes et à la nature généreuse, je réalise combien ce monde-là n’était pas le mien; en dépit d’années à tenter de l’apprivoiser, il ne le fut jamais. Au retour de ces quelques jours, déjà, je ressens le besoin de retrouver l’océan, la brume, les falaises, les hommes et les nuits de Bretagne. C’est juste une question de cœur, simplement une affaire de se sentir chez soi, là où il nous semble furtivement être à notre place ; et je l’aime bien, cette place-là…

Parce que sur cette terre tout est question de différence, d'altérités que l’on accepte, et qui parfois nous pèsent aussi ; ici l'herbe n'est pas plus verte, le monde n’est pas meilleur, ni pire non plus : il est seulement différent. Et c’est cette différence que j’aime, qui plaît à mes heures et qui rassure mon quotidien. Car vivre au bout du monde, cela signifie mille choses et autant "d'autrements", d’habitudes à prendre et de choses à transformer, autant de regards à changer que de rituels à apprendre. Un choc culturel doux et brutal pourtant, qui nous fait dire que la France s’anime et s’enrichit de pays et d’hommes divers, complémentaires, et qui souvent aussi se regardent sans se comprendre…

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Ici, l’air marin peigne la cime des bouleaux comme autant de cheveux de sorcière, ramures graciles et noires dont les bourrasques hivernales chahutent les mèches sauvages ; coupantes et funestes, elles glissent ainsi dans la tempête comme pour venir lacérer profondément le ciel cotonneux et mouvant des jours obscurs de janvier.

Ici, lorsqu'il est question de se vêtir, on apprend vite l'utilité des chaussures étanches qui savent aussi remonter sur les mollets pour se prémunir des éclaboussures sur les pantalons. On redécouvre les pulls et les odeurs de pluie au printemps, on apprend qu'un frêle bruine sur le visage n'est pas une averse, et que le vent saura rapidement repousser ces nuages au dessus de nos têtes. On comprend finalement l'utilité d'avoir un couvre-chef isolant, mais surtout qui sait tenir la bourrasque. On sait qu'un sèche-linge n'est pas un luxe, mais une nécessité si l'on tient à conserver sa garde-robe loin des odeurs de moisissures. D'ailleurs, c'est étonnant, ici une personne sur deux a une combinaison de bain et un surf : peu importe la saison, l'océan réclame toujours son obole, et l'on sait ici y répondre. Quand on loue un appartement, même simple, la plupart du temps il est relativement isolé, muni de double-vitrage, d'un chauffage décent, entre autres équipements trop souvent absents dès que l'on franchit la Loire. Au début, on croit que le gris est une teinte uniforme et triste; mais très vite, on découvre que c'est au contraire un savant mélange de couleurs, de nuances en mouvement ! Le gris devient un arc-en-ciel, comme une toute nouvelle palette fugace et subtile. On apprend les saisons, les récoltes et les produits locaux, le rythme d'une nature nouvelle avec ses spécificités et ses règles, ses espèces, ses variations et ses dangers. On découvre qu'au delà des mythes que nourrissent les hivers et les tempêtes, au milieu de la caricature mystérieuse que l'on venait trouver, il existe une chaleur autre, un cocon intérieur fait d'errances et de retrouvailles, nourri d'êtres ouverts et cordiaux, solidaires et curieux.

Et pourtant, au delà des brumes et des chemins inquiétants, la magie des métamorphoses sait aussi opérer sur ce monde austère ! Daignent les beaux jours rayonner à nouveau sur le monde, et voilà que dans les scintillements alentours se dessinent les traits d’une côte joyeuse et de forêts verdoyantes, où chantent les bêtes et les hommes, les ruisseaux comme les galets. Le printemps plus qu'ailleurs est ici renaissance après de longs hivers qui, à défaut d'être froids, savent être sombres. Le bourgeons sont comme autant d'étoiles et de trésors, et dans la nappe verte des pelouses toujours vivaces naissent peu à peu des milliers de fleurs bariolées, tandis que les bosquets se parent de feuilles tendres. Les falaises rayonnent à nouveau, et l'on découvre encore d'autres facettes à ce monde en forme de diamant. Dès la belle saison, on va passer la soirée sur la côte après le travail, on redécouvre les paysages sous d'autres couleurs, d'autres sensations, d'autres lumières...

Car ici, dans le fond, tout est histoire de lumière, et comme elle sait se changer aussi vite que passent les crêtes sur les vagues, le monde ne cesse jamais d'y être différent. Et c'est cette différence que j'aime.

 

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