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On y est, après quatre ans de silence et d'inquiétudes inévitables sur la santé de messieurs qui après une vie d'excès ne sont désormais plus tous jeunots, Depeche Mode nous sort son treizième album, Delta Machine. Une agréable surprise à laquelle je ne rêvais plus, une pièce d'orfèvrerie maîtrisée de bout en bout, à qui il manquerait juste un chouilla de folie pour atteindre le sommet que leurs fans attendent désespérément depuis vingt ans. Voici donc mon avis  péremptoire et pas du tout objectif :-)

 

Je prends juste deux minutes pour évoquer à titre préparatoire mon avis sur le précédent opus,

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Sounds of the Universe, histoire que les gens pigent vite s'il leur est utile de continuer la lecture de cette critique. J'avais bien aimé Playing the Angel, un pur produit Depeche Mode décadent et commercial avec son lot de tubes, mais cet album m'avait semblé trop routinier, peu innovant, et souffrait bien trop du syndrome "trois morceaux malins, le reste à oublier", qui caractérisait les productions de DM depuis trois ou quatre albums. Alors à la première écoute de SOTU, j'ai rien pigé; un truc très inaccessible mis à part le dantesque Wrong, tube annoncé et calibré pour sur lequel beaucoup de gens -jaloux ?- ont pas mal vociféré.  Pis j'ai pris le temps de me plonger dans cet hybride inaccessible, sur la durée, pour trouver un assemblage de sons vintage avec un mix brillant et fou, résolument moderne en forme de trop-plein d'idées, des mélodies malignes, des beaux moments, des tubes cachés...Un album qui sentait bon la mythologie spatiale des 80's, les Bogdanov derrière leurs synthés en somme ;-) Mais un rêveur, noir, qui sentait bon la poussière dans les walkman, avec de beaux textes, une ambiance nostalgique en diable, un délire gothique industriel halluciné, beau, qui venait foutre une grande claque aux gars de Muse en disant : ouais les gars, les délires old school et la musique de demain, faut pas rêver, c'est notre terrain de chasse. SOTU était un album prêt à écrire les années musicales à suivre, et c'est ce qui advint : j'ai retrouvé un peu de cet album dans beaucoup de choses que l'électro pop a produit depuis; et quant à Muse sur ce terrain d'ailleurs, après le risible Resistance, The 2nd Law nous a confirmé le bout de souffle d'influences putassières et bas du front de ce groupe qui, à mon sens, nous a brillement raconté comment une formation riche et créative pouvait finir par tourner en rond, puis par finalement tourner au ridicule. Bref, j'ai grave kiffé ma mère Sounds Of The Universe, n'en déplaise à tous ceux qui ont craché dessus.

Concernant ce fameux Delta Machine, le premier titre qui avait filtré en cours de production m'avait fait peur, on y reviendra mais j'avais pas trouvé ça pas inspiré, mode redite et mélodies standards: ON. Le premier vrai single m'a fait sauter au plafond : Heaven...Putain c'est quoi cette bouse ? Un clip caricatural, une descente de gamme entendue mille fois, un mix à la Lady Gaga, comme si le groupe nous préparait à un Exciter à la mode Auchan, une galette de supermarché bien lisse et crétine. Alors j'ai laissé tout espoir en standby, je me suis dit que je l'écouterai plus tard à la sortie, par acquis de conscience, ce Delta Machine dont les premiers visuels moches me racontaient l'autocaricature et le mauvais goût, alors même que j'avais tellement aimé le précédent album justement pour son audace avant-gardiste...

Inutile de dire donc que quand le bouzin a été disponible en écoute libre sur ITunes, je partais avec un très mauvais a priori, et la tristesse de me dire que je n'entendrai pas du nouveau matériel correct de DM avant un bon bout de temps. J'ai lancé ça en fond de tâche tout en travaillant, et je n'ai pas reconnu le caca sonore que j'avais entendu précédemment; en fait, alors que j'écrivais, je m'étais surpris à déjà connaître les morceaux, à me laisser emporter par des beats, à avoir une vague sensation d'album tantôt dance et tantôt lent, décalé, lancinant,  bien efficace. Ah. Il va peut-être falloir écouter ça plus attentivement alors, parce que le goût que ça me laissait était loin d'être désagréable.

Delta Machine en fait est la synthèse de tout ce que le groupe a produit ces vingt dernières années, un condensé exhaustif et malin de l'après Violator. On y retrouve la hargne, la mélancolie, le gospel prophétique, le blues électronique, le vintage, les guitares criantes, les moments oniriques et lents, la crasse et la lumière...C'est pas un best of, attention, c'est un résumé de carrière maîtrisé de bout en bout, une pièce d'orfèvrerie qui, à mon sens, est un modèle du genre sur la lucidité et la maturité -je sais, c'est facile- d'un groupe sur son propre travail. Une vision intelligente d'une composition comprise, de recherche aboutie : ils ont pigé ce qu'ils avaient cherché à faire, dans le son, dans les thèmes, dans les mélodies et les atmosphères.

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Du coup, on n'est jamais face à l'inconnu, on a presque déjà entendu toutes ces chansons, mais là, elles nous arrivent dépouillées, épurées : on saute d'une ambiance à une autre au fil de la tracklist, sur des morceaux maîtrisés, distincts. Economie de la composition, tout est à l'essentiel -là oui, la notion d'écriture blues je la comprends-; idées simples, claires, rehaussées de détails fins, gravures subtiles sur un canevas élémentaire, accompagnements en arrière-plan eux aussi basiques, mais diablement bien pensés, textes ciselés dans les thématiques chères au combo, le tout avec des voix au top : si l'on ne doute plus, en dépit de son timbre quelconque, du talent vocal de Martin Gore qui sait être parfait dans sa technique et son écriture, là Dave Gahan m'a surpris; il a souvent compté sur sa tessiture pour justifier la maîtrise approximative de son organe; mais là, non, en grande forme le bonhomme, il n'en fait pas trop mais quand il en fait plus, il est juste parfait. Enfin un Dave Gahan qui sait chanter, bien, intelligemment, et faire un usage juste et efficace de son inimitable filet. 

Au début, j'ai eu peur du mix, profondément américain, et totalement ancré dans les productions commerciales du moment. Effets, lignes d'accompagnement, trop de choses me renvoyaient aux MTV Music Awards...Et puis, on finit par piger : ces gars sont des quinquas ravagés, mais ils ont gardé un œil sur ce qui se fait, se sont approprié le son 2013, y ont greffé leur vision, et juste ça marche; en fait, tout ça est cohérent, pas putassier, on passe l'electro dance contemporain avec malgré tout un sentiment d'honnêteté. L'album, je ne le dirai pas assez, est totalement maîtrisé, la compréhension va aussi dans le sens du moment. Il est évident que ça ne le rendra pas intemporel, mais dans le fond, c'est pas comme si à quelques exceptions près, Depeche Mode était hors des tendances : leurs albums peuvent toujours être datés à l'année près pour ainsi dire; c'est juste moi qui finalement commence à me faire plus  âgé et ringard qu'eux, et qui sur le coup m'étais borné dans un côté vieux con qu'aime pas la musique de jeunes. Je caricature, mais cependant oui, leur truc fonctionne.

 

Alors conclusion ?

Delta Machine est une super galette. Avec de grands moments destroy, frénétiques ou contemplatifs, noirs et décharnés, mais on s'y attend un peu... C'est pas leur meilleur album, il n'est pas facile d'accès, il s'ancre totalement dans son époque sans dénaturer Depeche Mode qui, par essence, vit aussi de tendances. C'est un joli résumé de carrière, très maîtrisé, trop peut-être. A force d'intelligence et de savoir-faire, de lucidité et de réflexion, il manque à cet opus un grain de folie, une fêlure qui avec une telle prise en mains, aurait pu nous donner cet héritier de Violator que tous les fans attendent comme le messie. Moins audacieux et novateur qu'un SOTU, au profit d'un plaisir plus immédiat et évident, plus easy et plus tâcheron à la fois. Un manque de prise de risque dans une composition un peu sage au profit d'une qualité de prestation, qui conserve son âme et sait rester novateur, sans pour autant devenir surprenant et génial. Il mérite l'écoute, sait récompenser l'attention et parle aux fans, mais il lui manque le grand délire tubesque.

Merci beaucoup donc pour ce très joli moment qu'est Delta Machine, mais maintenant que vous savez pleinement jouer de votre outil de composition, et si vous retombiez trois minutes dans la folie et la came pour nous sortir un peu la tripaille ?

DepecheMode

 

J'en profite pour vous renvoyer à cette critique sur laquelle je viens de tomber après ce -trop?- long article, et qui, à mon sens, raconte le mieux et de façon beaucoup plus professionnelle ma perception de cet album : http://fluctuat.premiere.fr/Musique/News/Delta-Machine-Depeche-Mode-a-plein-regime-3707780