Alors que je m'apprête à diffuser de façon beaucoup plus claire mon travail créatif sur ce petit blog, énormément de questions m'assaillent, de doutes, d'hésitations et de craintes; j'ai la légitimité qui tiraille...Tout cela prend enfin une forme solide après des années à n'oser exister au travers de mes écrits, entre autres velléités artistiques qui ponctuent mon quotidien; et je me demande pourquoi créer, à quoi ça sert l'art, et puis au nom de quoi partager tout ça d'ailleurs ?

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Avec le temps, je me surprend à préférer de plus en plus les questions ouvertes aux réponses fermées. Mais à deux pas de sauter dans le petit bain, j'essaie de trouver de petites choses qui, si elles n'ont rien de certitudes, ressemblent malgré tout à  des conception rassurantes. Elles valent ce qu'elles valent et je ne crois pas une seconde qu'elles soient définitives, mais ce qui est certain, c'est que ces quelques considérations m'aident à aller de l'avant dans mon travail créatif; alors si ça peut en inciter d'autres à faire de même...

Je n'écris pas; d'ailleurs, je ne suis pas un écrivain. Des oeuvres ? Non, désolé, nada, à peine quelques broutilles couchées ici ou là, des élucubrations à gauche et à droite, quelques supports qui encombrent... On a beau me dire t'es un artiste, t'es doué toussa, non, désolé, je ne parviens pas à lire en moi le souffle d'un créateur; du moins, pas dans le sens auquel je l'entends. Mais peut-être, peut-être est-ce ma conception de l'auteur qui est erronée, peut-être est-ce la vision brillante de la société qui a tort, peut-être qu'en dépit de penchants plus ou moins marqués selon certains, tout le monde peut être un créateur ? Tentons...

Je suis un arnaqueur, un dilettante, un moyen. J'écris, je compose, je joue, je peints, je fabrique, je conçois, j'emberlificote, je tirtaritouille... Et quoi ? Je le fais parce que je ne peux pas faire autrement, parce que j'en ai envie, parce que j'ai besoin d'exprimer quelque chose. Il n'y a aucun mystère, aucune manifestation sacrée des Dieux, pas même une transe; mais si je ne le fais pas, quelque chose n'est pas à sa place, et j'ai mal. C'est sensiblement la même chose que de manger, boire, dormir, aller aux toilettes. Créer peut être un besoin tout à fait naturel, instinctif; un impondérable, une question simple de survie élémentaire.

Soit, ok, mettons que c'est comme ça; alors ensuite, pourquoi tenter de diffuser son travail ? Quelle est l'intention à mettre dans cet acte de transmission ? En ce qui me concerne, c'est n'est pas tant une question égotique, en ce sens où de toute façon ce n'est pas immédiatement quelque chose de valorisant : des millions de gens n'ont qu'à être - beaux, riches, drôles, manipulateurs...- pour tout obtenir. Diffuser sa création, c'est un pari risqué pour un ego hésitant, socialement peu payant, et certainement pas immédiat. Je partage, peu à peu, difficilement, à reculons, au cas où. Au cas où ça puisse apporter un truc à quelqu'un. Un moment de calme, une seconde de rêve, une minute de pause, une chance de percevoir le monde sous un autre angle, un petit rien qui rendra service à quelqu'un. Du coup, quand je travaille, je pense aux autres, aux clins d'œil que je dissémine à ceux que j'aime, à la connivence que je recherche avec le lecteur, à l'entente partagée que je pourrais trouver avec lui. J'aimerais qu'au travers de mes histoires, de mes tableaux, de mes chansons, que l'on se sente moins seul, que l'on se sente compris. Quand un artiste me touche, à défaut d'être certain de le comprendre, je me sens moins seul, j'ai le sentiment de partager quelque chose avec son travail et sa vision du monde; et c'est ce cadeau que j'ai envie de faire, simplement. Essayer d'accoucher une histoire, tenter de diffuser un peu de poésie, transmettre un émotion : un œuvre n'existe que du moment où elle se confronte à un être qui n'est pas son auteur;  sans cela, elle n'existe pas, elle ne peut se suffire à elle-même : une œuvre n'existe qu'au travers de la confrontation avec son consommateur.

Oh, le sale mot ! Mais oui; l'art, c'est un bien de consommation comme un autre; c'est d'ailleurs aussi pour ça que je tiens à diffuser une partie de mon travail à tire gracieux : l'art, s'il n'est pas pour tous ne sert à rien, il doit se confronter à un public le plus large possible pour exister en tant que tel. Sans cela, ce n'est qu'une vitrine de l'égo de son propriétaire, ou de son créateur. Et du coup ça ne sert à rien. On va me rétorquer les conneries autour de l'utilité de l'art : toute création est utile du moment où elle se confronte, car elle offre une chance d'échanger un point de vue, de partager une vision, et d'enrichir -ou pas- quelqu'un. Il n'y a pas d'œuvre inutile en soi, il n'y a que des démarches artistiques fallacieuses, à la rigueur.

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Mais tout ça, ce n'est que mon point de vue, il évoluera sans doute d'ailleurs avec le temps. Si je diffuse lentement mon travail à un public plus large, ce n'est pas parce que j'estime que je produis des choses valables; je diffuse parce que cela n'a aucun sens de créer des choses mortes, de fabriquer de l'inutile. Ces créations existent, alors je les transmets en essayant de donner un forme pas trop pérave au bouzin, par respect envers mon consommateur, et pis c'est tout. Je pense à lui, j'essaie de lui apporter un truc, et puis point.

Rarement, je me sens un tantinet satisfait de mes productions; je ne m'en flatte pas, les rares choses que je trouve acceptables me semblent plutôt être le fruit du hasard que d'un quelconque talent dont je serais l'heureux dépositaire. Notion étymologique de l'enthousiasme du poète, celui qui littéralement est "en"-"théos": alors messager d'une parole qui me dépasse ? Nenni, il faudrait pour cela que ces choses aient une valeur ! Certainement pas passeur d'un destin, moins encore Charon de mon propre orgueil. J'ai simplement envie d'atteindre un jour le luxe immense de pouvoir raconter des histoires, d'apporter un peu de soulagement aux autres par ce biais, tout en réussissant peut-être un jour, même chichement, à en vivre afin de pouvoir raconter encore d'autres histoires. Rechercher le cercle vertueux en somme.

Mais on va pas se masturber trois mille ans : on crée parce qu'on n'a pas le choix, on diffuse parce que sans ça, ça n'aurait pas beaucoup de sens. Vous me direz, le caca que je fais le matin, je ne le transmets à personne et d'aucun ne s'en trouve plus mal; mais lui se suffit à lui-même : comme je l'ai dit, en ce qui la concerne une création ne peut exister qu'au travers de sa confrontation.

Et pourtant...

Pourtant tout cela n'est pas qu'une mécanique, tout cela n'est pas qu'un réflexe, tout cela n'est pas gratuit, ni froid ...Dans le fond, certes, tout cela n'aura qu'un temps et se perdra dans les mémoires d'une humanité dont l'univers n'a rien à carrer; à d'autres échelles, tout ceci n'est qu'un leurre, et nous ne sommes que de cyniques petits assemblages d'atomes très prétentieux.

Pourtant, je crois que créer doit être un acte généreux, humain, beau, utilitariste; égoïste aussi - égoïste d'abord, peut-être. L'art peut rendre le monde meilleur; ne serait-ce qu'un faisant sourire une seule personne pendant une seconde, il aura trouvé un dessein grand et beau. L'art sait rendre aux hommes leur nature réelle, les aider à se trouver pour ce qu'ils sont : brillants et riches. L'humanité est trop capable du pire; elle ne devrait pas tant oublier qu'elle est avant tout capable du meilleur. Être humaniste, c'est croire en un homme qui peut se rapprocher du divin à la condition de chercher la noblesse qu'il sait si bien dissimuler.

Pourquoi ? Ce n'est dans le fond pas dans l'ordre naturel : les prédateurs gagnent.

Oui, mais il n'y a rien de faux ou de frustré que de prétendre que l'on peut tout aussi bien atteindre un ultime sentiment de satisfaction en étant grand, qu'en accédant au pouvoir sur le dos de ses congénères. C'est justement là la force de l'homme...Et s'il peut atteindre les sommets tout en restant noble, alors...

Créer - un opéra ou un bâton de marche, ça ne change rien- , c'est affirmer l'ultime manifestation de notre humanité, en ce sens où il s'agit de la réalisation factuelle de notre pensée. L'art ne se différencie à mon sens de "l'intelligence de la main" que par son utilité impalpable et non immédiate - mais jamais accessoire. Artiste et artisan sont à mes yeux deux frères d'un même dessein : améliorer l'homme et sa vie.

Par ailleurs, et avant tout serais-je tenté de dire, l'art est œuvre de générosité, et il est aussi œuvre de simplicité : de son accessibilité dépend en grande partie son effet. De dépouillement aussi : les choses simples sont souvent les meilleures lorsque l'on sait y regarder...Parce qu'elles sont conscience de l'amour qu'on leur porte. Si l'art est œuvre d'amour, d'amour de l'autre et du monde, dans ses manifestation même les plus difficiles, alors l'art est grand, même dans une forme de désuétude, même dans une manifestation de dépouillement, y compris au travers de choses anodines ou fugaces, ou sales ou destructrices*...

Et pourtant...

Pourtant l'art est célébration de ce qu'il peut y avoir de divin en chaque être et chaque chose, aussi insignifiants ou sublimes soient-ils. Alors pourquoi créer ? Parce qu'on ne peut faire autrement, mais aussi parce que l'on aime. On diffuse pour croire en autre chose, pour offrir un bout de soi.

Certes, on peut créer et diffuser pour d'autres raisons, même les plus cyniques.

Mais je m'en fous : je ne suis pas un écrivain.

Je suis juste un rêveur irrationnel qui a envie de partager ses songes.

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* On stoppe là le délire sectaire. Je me permets de préciser que je suis agnostique, que je ne sers aucune doctrine, et que je ne fais partie d'aucun courant mystique ou politique. Ceux qui me connaissent peu s'étonneront que je sois au fond au faux misanthrope; ceux qui me connaissent savent que c'est la médiocrité de l'homme qui me fait mal.