5      . L’ivresse de l’amour est une malédiction

           J’en suis à ma troisième séquence d’éveil. Il faut que je fasse le décompte. De toute façon, je n’ai bien que ça à faire…Inventorier les heures, les jours, tout ce que je peux encore percevoir, tout ce à quoi je suis encore en mesure de me connecter, tout ce qui est encore susceptible de me rattacher à la réalité.

           Alors allons-y…Commençons par le bilan : c’est la merde. A mon premier réveil, j’ai pris conscience que j’avais été enlevé, et attaché à un lit à baldaquin ; j’ai paniqué, je me suis lacéré les membres, et je suis tombé d’épuisement. En me réveillant peu après, j’ai découvert mon bourreau, une adorable jeune femme que j’avais déjà croisée au musée ; on a pris le petit déjeuner ensemble, et j’ai sombré. Ma seconde période d’éveil a été hier soir, où j’ai compris qu’au-delà de tout ça j’avais été drogué et que le temps avait fui : ses mélanges de médocs m’ont fait perdre quelques mois ! Elle m’a réveillé, m’a attaché avec cette putain de chaîne qu’elle m’avait promise et qu’elle m’a effectivement ramenée, et nous avons mangé ensemble ; nous avons partagé le repas, elle tendait la fourchette tantôt vers ma bouche, tantôt vers la sienne. Puis, elle m’a fait une piqûre, et je me suis rendormi. Voilà.

           Là, je sens que le jour n’est pas loin de se lever : les premiers oiseaux entonnent l’angélus dans ce qui semble être une campagne alentour. La fenêtre est ouverte mais les volets sont clos : elle a laissé les rideaux de mon lit tirés sur la pièce, et je peux sentir l’air nocturne qui se réchauffe, les nuées de rosée qui peuplent les lieux dans un filet de vent clair et végétal qui vient me dire que le soleil ne tardera pas à ressusciter tendrement le monde du dehors.

            Mais de mon côté, dans cette chambre ancienne que j’ai pu entrapercevoir en mangeant la veille, il n’y a rien de réellement tendre. Un simulacre d’amour, une mascarade inquiétante de moments à deux, un vaudeville funèbre… c’était elle, la fille du musée…Comment ce petit bout de machin avait pu faire un truc pareil ? Comment…c’est vrai ça, comment au fait ? Pas moyen de me souvenir…Je creuse le soleil du matin à la recherche de flashs, de scènes, d’instants susceptibles de me raconter comment j’ai fini là…Comment ai-je atterri sur ce baldaquin ? Comment a-t-elle réussi à m’attirer ?

            C’est marrant la mort ; on a une vision globale des choses, et ça change absolument tout. On revoit les évènements de sa vie, les actions de notre entourage…une espèce de film introspectif et omniscient sur l’éventail de notre existence, au travers de ce prisme étonnant qu’est le point de vue des autres…Tout devient vite clair au travers de la mort, on voit tout, on comprend, on pressent, et surtout, on entend parfaitement l’engrenage des évènements. Ce qui a un côté absolument terrible…serait-ce cette connaissance, cette appréhension globale et parfaite de notre vie, qui fait l’essence amère de cette métaphore cynique que l’on nomme le purgatoire ?

           Mais je n’en étais pas encore là, et à ce moment d’éveil au petit jour d’été, il m’était impossible de tirer le moindre souvenir des événements précédant mon enlèvement. Amnésie latente, petite mémoire étiolée...Je me suis dit alors que c'était son gentil mélange de médicaments qui avait du me mettre le fromage blanc en compote; gueule de bois chimique, un bon blackout à coups de molécules frelatées...Il n'y avait rien à faire, cela ne me revenait pas. Mais ce que je ne savais pas encore alors que je trifouillais mon cerveau à la recherche d'une bribe de quelque chose, c'est que mon plus gros problème était sur le point de me tomber dessus, physiquement...

            J'étais toujours allongé, nu et cisaillé de liens, dans ce petit matin en forme de descente d'acide;et je commençais à percevoir l'écho de sa présence, les craquements inquiétants du bois dans les escaliers, elle montait lentement vers la chambre...Ce qui m'a frappé alors, c'est le pas lourd, hésitant, mal assuré, qui poussait sur les marches menant à mon antre. C'est marrant, avant cette histoire je n'avais jamais vraiment prêté attention aux sons, aux nuances de volumes, au rythmes...Mais après ce matin là, j'ai appris à y être très attentif : parce que ces sons, ils avaient une signification bien précise...       

            Quand la porte s'est ouverte, elle m'est peu à peu apparue dans la pénombre, prenant sa forme dans  l'encadrement de la porte sur lequel elle s'est aussitôt appuyée; elle me fixait dans la lumière équivoque des nuits de veille, sans dire un mot, et j'ai simplement senti une vague odeur d'alcool pénétrer dans la pièce. Elle a pris une sorte d'élan pour tituber dans la direction du baldaquin, toujours à se taire, et j'ai commencé à avoir peur; une sorte d'instinct, une montée du fond des tripes. Elle était ivre, et pas qu'un peu; elle  a mis des lustres à rejoindre le lit, et je crois que son silence, son regard décidé et mi-clos tout à la fois, me tétanisaient. Elle a grimpé laborieusement sur les draps, rampant lentement au dessus de moi sans cesser de me fixer, comme une bête funeste tendue sur l'idée fixe qui la rongeait. J'avais compris.

            Elle a violemment attrapé ma mâchoire et aussitôt rapproché son visage du mien; la peur est sans doute le seul moyen de demeurer parfaitement immobile, malgré soi...je voulais hurler, me débattre, mais les vapeurs qu'exhalait sa bouche étaient un poison qui paralysait mes membres, et, rapprochant ses lèvres des miennes, elle fit creuser ses doigts sous mon bâillon pour le tirer, comme lorsque l'on imprègne ses phalanges dans la pâte à modeler jusqu'aux ongles, et sa langue aux allures de long couteau se faufilait lascivement vers moi, pas à pas, peu à peu.

            Fixé par ses yeux embués et son étreinte pesante, je n'avais pas vu qu'elle tenait quelque chose dans son autre main. Elle m'enfourna violemment des cachets dans le gosier, et tint fermement ma mâchoire. Là, la surprise m'a fait réagir; mais elle tint bon, elle esquissa même un semblant de rire glacial en gesticulant à califourchon sur moi, maintenant l'emprise de ses doigts incroyablement forts sur mes joues, pour m'empêcher de recracher, pour m'empêcher de réagir, pour m'empêcher de décider, de pouvoir dire non...Ce n'est que lorsqu'elle me sentit durcir sous elle, qu'elle finit par relacher ses serres, et tandis qu'elle commençait maladroitement à se déshabiller, dans les vapeurs de vin qui glissaient sur sa peau, j'ai senti pour la première fois mes larmes couler, en flot continu, glissant sur mon menton, jusqu'à ma gorge, et mon sort était scellé.

            L'ivresse lui donnait le courage de m'aimer comme elle l'avait imaginé, et j'aurais tout donné pour être au moins aussi ivre qu'elle, pour, peut-être, espérer pouvoir oublier...L'ivresse de l'amour a pris un tout autre sens pour moi ce jour là...