idoleCela fait quelque temps que ce billet me taraude ; aujourd’hui est mort un sacré monsieur qui a œuvré toute sa vie à l’entente entre les différences, le pardon, l’écoute et l’ouverture à l’autre…Sans bien sûr chercher à faire des comparaisons douteuses, je me dis du coup que la mort de Nelson Mandela est une bonne occasion de coucher enfin ces lignes1. ..J’ai envie de parler de cette différence muette, invisible et pourtant palpable, de cette petite ségrégation condescendante, du regard tantôt attendri et tantôt réprobateur, que doit supporter l’artiste dans notre petite société des lumières aveuglantes. Ce n'est pas une sinécure de dédier sa petite vie à créer des choses impalpables, et souvent on passera son temps à prendre tout ça dans la gueule...Mais si l'on sait rester respectueux, généreux, se mettre à la portée du plus grand nombre sans mépris pour l'autre, déjà, les choses seront plus évidentes...

Combien de fois, toi, gribouilleur du dimanche, t'es-tu fait railler par ton père qui te disait de te trouver des études et un boulot sérieux ? Et toi, petit musicien de bars, quand tu pointes au chômage, tu le connais bien, hein, le rictus de ton conseiller Pôle Emploi ? Et puis toi, là, tu sais ce qu'on en pense des années que tu as passées à écrire ton premier roman ?

Il y a quelques jours, une amie –artiste plasticienne d’ailleurs- a relayé un petit texte certes un peu facile, mais cependant salvateur, sur la condition sociétale de l’artiste2. Ces quelques lignes m'ont donné envie de pousser un peu plus avant la réflexion sur ce thème la place des créateurs dans notre petit monde, et force est de constater que ce n'est pas jojo...Ceux qui ont trois ambitions créatives affirmées en ont tous fait les frais : la foule n’aime pas les gens comme nous ; tout au mieux nous regarde-t-elle comme de doux rêveurs, au pire comme des parasites décadents. Petit état des lieux de mes expériences personnelles en la matière...

En ce qui me concerne, on ne peut pas dire que je me considère comme un artiste, et d'ailleurs je ne suis pas bien certain de l'être au sens noble du terme. J'ai suivi les conseils très raisonnables que l'on m'a donné, je me suis formé, j'ai exercé dans plusieurs secteurs d'activité...J'ai même effleuré des situations sociales pas complètement dégueulasses, avec des collègues de valeur et des boîtes exemplaires. Et puis quoi ? Avant d'y parvenir, j'ai eu droit, longtemps, en dépit des déguisements et des postures que je tâchais d'adopter de mon mieux, à ces regards condescendants... Je me souviendrai, à jamais, de ces recruteurs cocaïnomanes qui, de biais, m'interrogeaient sur ma vie personnelle, mon éthique,  ma consommation de cannabis...S'ils savaient, s'ils avaient su que c'est à peine si je bois un bon vin parfois avec un fromage, que ma vie sentimentale a toujours été rangée, que mon comportement s'est toujours montré profondément respectueux des autres comme des lois...La force du jugement, des préjugés, des opinions sur la différence...Discrimination ? Oui, je l'affirme, ma gueule doit trop raconter mon côté arty, et cela m'a toujours coûté assez cher; il aura fallu quelques personnes croisées au hasard de la vie, un peu plus ouvertes, un peu plus malignes aussi, pour que l'on me laisse ma chance...J'ai souvent eu, en dépit de déboires marquants, pas mal de chance ceci dit; mais ce n'est pas le cas de tous. Le racisme social existe, et quand on est un artiste, il est impossible de se positionner socialement parlant; en gros, on se fait fritter de tous les côtés : on n'est ni un bourgeois, ni un prolo; on n'est pas un clochard, on n'est pas un prophète, on n'est pas un artisan ou un rentier...On est dans cette case bien restrictive que seuls les autres artistes reconnaissent; même si, il faut bien le reconnaître, ce n'est pas un milieu plus tendre que les autres; bien au contraire...

 


 

"Les artistes, moi, ça m'dégoûte !"

 

              Ce n’est pas que le quidam haïsse l’artiste, c’est d’abord qu’il ne le comprend pas. Mettez-vous à sa place : il mène une vie pas facile tous les jours, il tente de se débrouiller avec son travail (s’il a la chance d’en avoir un), avec sa famille (ou pire avec sa solitude), ses soucis d’argent, de santé, de collègues…Pour lui, l’art, quand il y est confronté (dans le meilleur des cas), c’est lors de ses loisirs ; peut-être même a-t-il une veille tante à la retraite qui peint des paysages pour occuper son temps. Les artistes, tels qu’il se les imagine, ce sont des gens qui pratiquent un loisir. S’ils ont réussi, ils gagnent beaucoup d’argent, voire des sommes délirantes (le marché de l’art contemporain fait régulièrement sursauter son canapé aux infos, genre un Bacon qui se vend pour 7500 ans de salaire ouvrier), et il mène une vie de débauche, parce que les rockstar c’est des baiseurs, que dans le spectacle c'est que des homosexuels, et que Gainsbourg il était alcolo et que Van Gogh il s'est coupé une oreille. Si l’artiste n’a pas réussi, il vit des prestations sociales, il bosse de temps en temps pour avoir du chômage et se remettre ensuite à son loisir. D’ailleurs, l’Etat file de l’argent à la culture, même que l’Etat il paie des sommes délirantes pour que Johnny il joue sous la tour Eiffel. Et les artistes, ils sont là, sur les planches d’un théâtre municipal subventionné par ses impôts pour monter une pièce tout comme le fait sa fille de dix ans au spectacle de fin d’année de l’école. D’ailleurs, en parlant d’enfants, les gribouillis qu’il voit au musée d’art contemporain où  l’a traîné sa belle-mère, ce n’est pas bien différent…Alors oui, forcément, monsieur tout-le-monde, il a les boules. Il se casse le cul chaque jour que Dieu fait, et avec ses impôts y’a des gens qui s’amusent et qui se prétendent artistes, qui sont souvent alcooliques ou drogués, qui servent à rien, qui se masturbent le cerveau à faire des trucs que personne ne comprend, etc…

Bacon, 7500 ans de salaire ouvrier

               Bon, on arrête là le portrait. Caricature vous dites ? Non, là je parle d’expérience. D'ailleurs, les titres des différentes sections de ce très long billet sont des phrases que l'on  a prononcé devant ma gueule médusée. Mais je n’en veux pas à ces gens : ils ne sont pas responsables de l’image qu’on leur a mise dans le crâne. On en reparlera plus loin mais Monsieur Michu, moi je l'aime bien parce qu'au fond, il sait écouter avec beaucoup de générosité quand on arrête de le prendre pour un veau. Mais son a priori à lui, loin de nos petites existences d'artistes élitistes, je le comprends, de son point de vue direct qui n'a pas totues les billes pour bien appréhender le fond de tout ça.... Mener une vie difficile, sinon merdique, pendant que d’autres se la coulent douce à rien branler, et à ses frais qui plus est, y’a de quoi avoir un préjugé négatif…Mais la réalité, celle qui lui échappe, est très différente la plupart du temps.

 


 

"Les artistes, ils se font dorer le cul aux frais de la princesse..."

               Commençons par la question financière tiens…Monsieur tout le monde, lui, il bosse dur et pourtant il galère à boucler ses fins de mois, il est endetté par sa voiture, sa maison, ses envies bien légitimes de loisirs…Et l’artiste avec des allocs ? Et bien il faut être réaliste : on ne va pas bien loin avec un salaire minimum, et il faut bien se dire qu’avec, dans le meilleur des cas, 70 % de cette somme, c’est pire. Si on cumule un RSA, de la CAF, toussa…allez, arrêtons l’hypocrisie et la propagande populiste : même en mettant bout à bout les aides sociales, ça n’a jamais valu un salaire ouvrier, pourtant déjà bien faible…Déjà l’artiste (pourquoi dans notre petit contexte d’extrême droite, j’ai le sentiment que l’on peut invariablement alterner  le mot artiste et le mot immigré sans changer le sens de mon propos ?), et bien il ne vit pas royalement sur le dos de ses concitoyens…il peine à se nourrir, se loger, se vêtir. Il accumule des petits boulots alimentaires pour pouvoir se consacrer à son vrai travail ; vous avez une idée de ce que cela représente ? Vous haïssez votre job ? Dites-vous que c’est encore pire de haïr son job quand on a un autre travail, un auquel on croit, mais pour lequel on ne touche rien…Des fois, un artiste  arrive à vivre de son art ; et vous savez quoi ? ben dessus il paie plus d’impôts que vous. On ne vend pas une toile à la volée, on ne joue pas une pièce au black, on n’enregistre pas un album avec des bonbons…On paie des impôts et des cotisations, beaucoup, jusqu’à 70% selon les supports et les secteurs. Tu sais ce que c’est un salaire horaire minimum ? Et bien faut se dire que c’est comme pour ton patron : tes heures, tu te les mets sur l’oreille. Ce n’est pas parce que tu as passé 200 heures sur une œuvre que tu peux la vendre 4000 euros pour rester au salaire horaire minimum. Déjà, il y a peu de chance qu’on te l’achète, et si d’aventure tu y parviens, tu en toucheras 1500 une fois payés tes cotisations à la MDA, tes impôts, etc…J’y vais au raccourci, mais c’est l’idée. Sauf cas rarissimes, un artiste, ça galère ; financièrement, il y a toujours un début où il faut faire le choix d’être dans la merde, et de l’assumer.

               On m’a dit une fois que si un artiste n’arrive pas à vivre de son travail, c’est qu’il n’est pas bon et qu’il ferait mieux d’arrêter. Je compare souvent l'art  à la création d’une entreprise : dans les premières années, les petites boîtes dégagent rarement un salaire à leur créateur…devraient-ils arrêter pour autant ? Ben non, ça démarre, il faut le temps de se créer une clientèle, de se positionner sur le marché, de développer son champ de compétences et de services, etc…Et puis aussi j’ai envie de dire que c’est un peu comme pour tes supérieurs dans ton boulot à toi : des fois, tu as des patrons parfaitement incompétents qui pourtant jouissent d’une vraie situation, là où un de tes collègues, pourtant super fort dans son job, est complètement mésestimé. C’est la nature humaine, c’est comme ça : le succès n’est que très rarement une question de mérite, c’est valable dans l’art comme pour toute chose. Et quand on me dit qu’un grand patron mérite un grand salaire, je me demande toujours en quoi il y a cent fois moins de mérite à faire les 3/8 pendant vingt ans dans une usine de montage automobile… Le succès est avant tout affaire de chance, de réseau, de pugnacité…le talent y est pour très peu dans tout ça, et le travail pas toujours non plus d’ailleurs. Ils font juste la différence à la ligne d’arrivée, mais c’est tout. Après, on ne va pas débattre des inégalités sociales, intellectuelles, éducatives, culturelles…c’est encore un autre sujet. D’ailleurs, je n’ai aucune haine pour le grand patron : peu de gens ont en effet le caractère, le savoir-faire, l’intelligence et la force de travail d’être à la tête d’une boîte de grande envergure. Et la plupart des personnes qui y sont ne pourraient en aucun cas être remplacées à la volée par un de leurs subalternes…chacun ses compétences. Je serais pour ma part bien incapable de diriger un grand groupe, même une société moyenne : je n’ai pas les armes pour cela, et c’est sans regret que je laisse ce genre de tâches à d’autres qui s’en chargeront très bien, et cent fois mieux que je ne le ferais. D’ailleurs, dans un domaine aussi subjectif, comment est-il possible de pouvoir penser quantifier le potentiel d’un artiste en devenir ? Ne devrait-on pas avoir l’humilité de juger à l’aune d’une carrière, et non d’un a priori ?

 


 

"Oh ben c'est bon, à ce compte-là moi aussi je peux le faire !"

               C'est bien connu, les artistes c'est des branleurs. Je veux dire, tu fais quoi, dix représentations de deux heures,  même pas une semaine de travail, et tu veux un salaire ? Tu mets trois ans à écrire un album de dix chansons ? Tu passes des mois à peindre une toile ? Et ben ouais, il faut du temps, et du temps de décantation pour commencer. Tu crois que tu peux avoir un saucisson valable à moins de six mois d'affinage ? Un vin correct tu crois que ça  se fait sur la saison ? T'as déjà apprécié le Beaujolais nouveau qu'on te vend à grand renforts marketing ? Et ben non, c'est pas possible...Tu crois que l'artisan qui a fabriqué sur mesure la grille en fer forgé custom de ton pavillon de banlieue il a bossé deux heures sur ton truc ? Et l'armoire de ta grand mère, t'imagine que l'ébéniste il a choppé un arbre et monté tout ça sur la journée, ex nihilo ? Ben non, c'est long; un projet, ça se planifie, ça se retouche, ça se repense, ça se reprend...On peut te monter une merde vite-fait, c'est sûr, mais t'auras un peu l'impression qu'on se fout de ta gueule. L'art, c'est pareil...on verra après les considérations intérieures de l'artiste, mais en tous cas, l'art, c'est du travail, beaucoup de travail; et puis d'abord, beaucoup d'apprentissage.

               La musique, le dessin, l'écriture, et tout le reste c'est idem : ça s'apprend. On fait, on refait, on redécouvre, on fait et refait encore, des exercices, des tentatives, des travaux préparatoires...et quand on a fini, on réapprend encore, on cherche, on trouve, et on bosse et on bosse encore pour apprendre. Et puis on commence à faire; mal d'abord, maladroitement ensuite, de façon plus certaine beaucoup plus tard...et on accumule, on repense, on déchire et on brûle, on reprend...Je peux bien entendu, à force de travail et d'apprentissage, t'écrire un sonnet en dix minutes; ce n'est que de la technique, celle que j'ai apprise, travaillée, perfectionnée. Mais tu sais quoi ? Avant de pondre un truc, sinon potable, du moins acceptable, il faudra que j'y passe et repasse, sur la durée, à froid, à chaud, à changer des micro-détails, un à un, à des années d'intervalle parfois. La valeur du travail ? Elle est dans la somme des compétences acquises, et dans le la somme de l'effort fourni pour parvenir à une réalisation...L'art est identique à toute activité humaine en ce sens. Même si là, je ne te parle pas encore de valeur artistique, on est bien d'accords : juste de valeur travail, bien quantifiable.

               Une pièce de théâtre, ce sont des mois d'écriture, de tentatives, de test. Des jours et des jours de répétitions, de mise en scène, de travail avec les techniciens, avec les décorateurs...ton petit spectacle de deux heures, il a coûté des mois de sueur au dramaturge, au metteur en cène, aux acteurs, au régisseur... Et ces heures de travail, elles ont un coût; inutile de dire que quand tu paies ton billet vingt euros, il est très loin de représenter la somme de travail nécessaire à l'élaboration de la petite pièce que tu viens de voir. Tiens d'ailleurs, si tu veux tout savoir, cette petite incartade sur le statut de l'artiste, qui n'est pas du tout une œuvre d'art en soi, entre le moment où je l'écris, celui où je le retouche, et celui où tu le liras, correctement mis en forme sur ce blog et ben...il y a aura bien eu cinq à six heures de rédaction, corrections, mise en page dessus...

scène

Et puis quoi ? Tu crois que la toile abstraite devant toi n'est faite que de gribouillis ? Ben non, y'a un gars qui a passé des années à se former au dessin, à la couleur, à la forme, à  la matière, aux techniques de représentation...Et après ça, il a passé des nuits à faire plein d'autres gribouillis, à essayer, à tenter et à rater, avant de finalement parvenir à ce petit résultat là, celui qui lui aura finalement convenu et qu'il te propose. Tu vois ces trois traits de jaune et de rouge en face de toi ? Il y a environ cinq cents heures et vingt ans d'expérience derrière...Que ça ne te plaise pas, ça je veux bien l'entendre, les goûts et les couleurs...mais tache au moins de respecter la personne qui est derrière : si t'as projet artistique devant toi, c'est parce que quelqu'un s'est acharné à travailler comme un fou pour te proposer un résultat qui lui a semblé honnête, un labeur qui ne te prend pas pour un con puisque son auteur s'est permis de te le présenter en toute conscience, au terme d'une réflxion et d'une mise en oeuvre qui auront pu durer parfois des années. Alors non, avec tes trois gribouillis à la va-vite, tu ne pourras pas faire la même chose; d'ailleurs, tu ne comprendras rien à ce que tu fais, et c'est bien dommage : parce qu'avec un peu plus d'intérêt, il n'est pas impossible que tu puisse faire quelque chose d'équivalent, et même, peut-être,  t'éclater à le faire !

               Eh, et tu sais quoi ? Ces heures de travail non payé, ces œuvres perdues et raturées, ces nuits blanches...et ben pendant ce temps là, bien souvent, cet artiste c'est l'ouvrier d'en face, de l'autre côté de ta chaîne à l'usine .Parce que s'il veut bouffer, il doit être à tes côtés le jour, pour faire sa vraie vie la nuit. Tu trouve pas qu'il faut du courage et de la volonté pour en arriver là ? Et vous monsieur, qui jugez de très haut là-bas...avez vous une vague idée du bagage culturel du gars que vous traitez avec mépris ? Savez-vous que, contrairement à vous, il sait rédiger sans faire de fautes, qu'il perçoit tout aussi bien que vous les enjeux que vous relevez tous les jours, et qu'il est peut-être beaucoup plus brillant et diplômé que vous ? Il vient peut-être du même milieu de que vous, a étudié dans les mêmes écoles...il en a simplement fait autre chose...Tâchons tous de rester humbles face à notre propre ignorance, et celle que l'on a de l'autre : le jugement est un vieil ennemi des sociétés républicaines...

 


 

"En plus, les artistes c'est que des dépressifs alcooliques..."

               Continuons à démonter un peu tout ça…L’art est une activité éminemment humaine, et de ce fait il cristallise et amplifie sa condition, ses spécificités : injustice, inégalité, veulerie…Mais aussi doute, découragement, errance, sacrifice, abandon, perdition...Nos lots communs sont aussi ceux des créatifs, de façon plus marquée peut-être de par la nature même de leur activité. Etre un artiste, c’est faire un choix souvent précaire, et prendre le risque de passer à côté d’une vie normale faite de famille, de propriété, de confort, de certitudes… Nous vivons une époque qui s’acharne à conserver l’illusion de choses immuables. Mais plus personne n’est dupe : y a-t-il quelqu’un ici qui sait exactement où en sera sa vie dans dix ans ? Tout le monde a peur pour sa situation, et cette crainte est ma foi légitime. Mais vous avez malgré tout, pour beaucoup d’entre vous, quelque chose. Faire un choix artistique, c’est démarrer par la précarité, avec encore moins de garanties de parvenir un jour à vous en sortir. Je précise : dans ta vie, ta crainte c’est de perdre ce que tu as ; pour l’artiste, la crainte, c’est de ne jamais parvenir à obtenir quoi que ce soit. Et là, je ne te parle pas de l’autre crainte, celle de la peur viscérale, de la légitimité de l’art qui torture tout créatif normalement constitué; ça n'a rien d'un lieu commun...

               Tu as passé ton adolescence à t'entendre dire : passe d'abord ton BAC. Je fréquente en ce moment des jeunes qui ont la chance d'avoir des parents qui les soutiennent à 100%, mais c'est bien la première fois que je suis témoin de cela. Une fois ton tout premier papier en poche, on t'a tellement fait flipper sur la nécessité de passer des diplômes "sûrs" (tu sais, ceux que à la télé on te raconte qu'on trouve toujours du taf avec ), de te destiner à une carrière, le chômage, la précarité toussa...Ben tu passes tes diplômes, tu suis tes études, et puis après, tu vas sur le marché du travail...et là, ben tu sens bien que t'es pas traité pareil, que t'es pas fait du même bois. Au début, tu sais pas que c'est juste une différence, ni pire ni meilleure d'ailleurs; on te fait juste sentir que tu ne vaux rien, que c'est pas une question de dipôme, simplement que t'es différent...Je dramatise rien, je l'ai vécu et mes petits camarades gays/maghrébins/communistes/femmes, voire les quatre parfois, m'ont décrit des sentiments très similaires  ceux que j'ai pu ressentir...Comme quoi être "arty"... on a beau avoir des qualifications, un vocabulaire, une présentation...ça se sent, et ça se sanctionne.

               Pendant ce temps là, autour de toi, y'a des repas de famille où tu entends que "putain, faudrait les mettre au boulot dans la vraie vie ces saloperies d'intermittents", des chansons débiles fabriquées par des producteurs cyniques passent à la radio, et les bouquins les plus putes de la terre se vendent comme des petits pains...T'en veux des raisons de te sentir merdique toi ? Y'a pire comme injustice, je dis pas; n'empêche, ça fait quand même vachement mal. Et t'évolue là dedans, au fil des années. Si tu as posé très tôt ta carrière d'artiste, tu as fini par t'y faire, d'une manière ou d'une autre, tant mal que bien assez souvent; le cas contraire, plus tu attends et plus c'est dur.

pointe

               Je ne vais pas m'étendre sur le doute, la détresse du créatif qui tourmente ses questionnements pour mettre en place une oeuvre : c'est une démarche douloureuse, difficile et longue, c'est un autre sujet -mais tout autant castrateur. Là, il est simplement question du regard que la société porte sur toi...Quand à peu près tous tes concitoyens, méprisent, ignorent, ou même haïssent ta vocation, comment veux-tu avoir un espoir ? C'est déjà bien assez difficile de se battre avec soi-même, de questionnner la légitimité de l'oeuvre sur laquelle tu travailles. Je compte parmi ces créatifs, moins rares que ce que la société s'imagine, qui tentent de suivre leur bonhomme de chemin en évitant les écueils supposés inhérents à ce statut. On n'est pas obligé d'être malheureux, à fond de came, à fond de sexe, à fond d'instabilité, pour être un artiste. Il y en a, et Dieu merci chacun est bien libre de vivre comme il l'entend, mais cela n'a rien de systématique. Mais oui, pour supporter tout ça, il en faut de la détermination; d'autant que c'est un peu un choix : on accepte ou non d'être un artiste...on peut le renier, ça fait mal au coeur c'est sûr mais ça se fait; je l'ai bien vu autour de moi. C'est sûr qu'il y a des situations stigmatisantes contre lesquelles on ne peut rien et avec lesquelles on ne peut que composer (sexe, couleur de peau, origine...). Mais choisir l'art, c'est entrer sciemment en sacerdoce. Parcequ'on sait qu'on va le payer : la vie nous a fait une jolie démo dès l'apparition de nos premiers symptômes...

               Heureusement, personne ne nous ment là dessus : c'est bien parce que tout le monde sait à quel point c'est dur qu'on te suggère de faire un autre choix, très tôt. Mais ce n'est pas encore si simple : tu auras peut-être eu la chance d'être encouragé par ton entourage, d'avoir été dès ton plus jeune âge porté par une formation adaptée, et après t'auras suivi de grandes écoles d'art...et combien s'en sortiront ? Je n'ai aucune inquiétude sur un diplômé d'HEC, mais celui qui sort des Gobelins...Tu n'imagines quand même pas que Pixar et Ubisoft embauchent tous nos diplômés de grandes écoles d'art  ? D'ailleurs, en auraient-ils bien envie ? Et ben non, il faudra que tu travailles sans cesse, que tu fasses ton réseau, que tu échoues mille fois tant sur tes tentatives que sur tes projets, dans tes résultats...et jamais, jamais rien ne te garantira de ne pas finir à la rue...Et ça, tu le sais dès le début. On peut dire que ça fout bien les jetons, surtout que tout le monde te raconte que la vie, c'est ta carrière pro conventionnelle, ta maison en parpaings, ton crédit auto et tes vacances au soleil...

               Je prêche sans doute pas mal pour ma paroisse, mais je comprend ces confrères qui se perdent en route; il ya de quoi. Déjà que c'est difficile, alors avec tellement de bâtons dans les roues, il y a effectivement de quoi plonger...En fait, plus j'avance, et plus je me dis que ce ne sont pas des personnes sujettes à des comportements hasardeux qui deviennent  artistes, mais que c'est surtout cette condition qui suppose de passer à la caisse à un moment ou un autre...Au moins, toi qui as une vie que tu détestes dans ton petit boulot et ton petit pavillon, au delà de la caricature, personne ne vient, en plus, te dire que t'es un putain de parasite, que tu as bien choisi et mérité la boue qui colle à tes godasses...

 


 

"Dali, c'est pas le gars qui fait des montres qui coulent ? Je l'aime bien lui"

               Arrêtons avec le misérabilisme...La société et les conventions sont dures pour les artistes, ce n'est pas une vie facile, mais il y a aussi tout plein de belles choses dedans ;-) !

               Et pour commencer, je tiens quand même à dire que Monsieur tout-le-monde, ce n'est pas un gros con débile, inculte et mauvais...loin de là. J'ai envie de suggérer à tous mes confrères eux aussi bien condescendants et/ou snobs, de prendre trois minutes pour causer avec le quidam lambda, de lui expliquer, simplement, avec générosité, la démarche que l'on tente de suivre...Vous verrez, ça se passera très bien : les gens ne sont pas forcément méchants ou débiles de nature, ils ont simplement peur de ce qu'ils ne connaissent pas, et ne savent pas prendre par le bon bout votre truc d'initiés...Il suffit d'expliquer, de partager, de transmettre..d'ailleurs, j'aurais tendance à dire que réserver son art à une élite, d'une manière ou d'une autre, c'est non seulement du suicide, mais pire encore, une façon méprisable de concevoir l'art. "La responsabilité des puissants est de rétablir la dignité des  faibles",dixit à peu près un certain monsieur Astier ( sur lequel d'ailleurs j'aimerais bien revenir un de ces quatre, un bonhomme de grand talent qui agit sur une certaine échelle de valeurs qui me touchent tout particulièrement)3. Ne faisons pas semblant : il n'est pas question ici d'évangéliser le bon sauvage, mais évitons l'hypocrisie politiquement correcte...Le vigneron aura toute légitimité à m'expliquer son travail auquel je ne connais rien; je ne vois pas de condescendance à expliquer mon travail à celui qui n'a aucune familiarité avec mon domaine de prédilection...A ceux qui lisent régulièremet mes petites gribouilles, à votre avis : pourquoi est-ce que je m'obstine à vanter la noblesse de l'écriture, tout en conservant un vocabulaire très limité et agrémenté d'expressions bien familières ? Pensez-y... Vous n'imaginez pas comme on s'enrichit à partager son travail avec des gens qui n'y comprennent a priori, mais alors vraiment rien...Je vous y encourage en tous cas, et puis ça rendra votre démarche moins puante, et plus humaine...

               Et puis, honnêtement...On en chie, certainement autant, sinon plus que les autres...Mais oui, ça vaut le coup. Longtemps, j'ai survécu de petits boulots bien iniques...Je considère qu'il n'y a pas de sous-métiers, mais certains font quand même vachement mal; être une denrée corvéable à merci, interchangeable à l'envi,  pour une tâche ingrate sans aucune forme de reconnaissance et un salaire qui laisse à peine de quoi se nourrir et se loger...C'est difficile de trouver un sens à tout ça, et je suis de tout coeur avec ceux qui le vivent chaque matin. J'ai eu la chance d'y échapper, mais pour combien de temps encore ? J'y renviendrai peut-être un jour d'ailleurs...Et c'est là que je me dis que mon travail a un sens...Madame Michu, quand elle rentre après sa journée de merde, si elle trouve dans mon boulot dix secondes d'évasion et un demi sourire, j'ai envie de dire : t'es belle madame Michu, je te remercie madame Michu ! Grâce à toi, ma vie elle a un sens, parce que t'as pu rêver une seconde par le biais de mon boulot et que grâce à moi, ta vie aura été un peu moins grise pendant quelques secondes ! Ce moment  là, quand ce qu'on fait trouve un petit sens anodin, est une récompense suprême...et elle arrive plus souvent qu'on ne le croit. Alors ne soyez pas avares de vos rêves, partagez-les, soyez généreux : on vous le rendra au centuple. J'ai connu la satisfaction du travail bien fait, des moments de réussite professionnelle...C'était gratifiant, mais rien n'a jamais valu l'émotion, même éphémère, d'une personne qui a trouvé quelques instants de liberté et de soulagement dans un de mes petits travaux.

               Par ailleurs, faire le choix de l'art, c'est affirmer et assumer ce que beaucoup de nos congénères rêvent de vivre : faire ce que l'on aime, vivre de ce pour quoi l'on est fait. C'est un luxe tout à fait phénoménal, et pour tout dire, ça fait déjà un sacré but dans la vie, ça reste un vrai cadeau du destin : combien de gens survivent sans bien avoir de raisons valables d'exister ? C'est un petit trésor que portent en eux les artistes, alors d'une certaine façon, ce n'est pas totalement injuste qu'ils le paient un peu. Au fond, pouvoir m'émouvoir d'un rayon de soleil dans les branches printanières, je me dis qu'il y a des jours où c'est bien suffisant, et qu'il n'est pas garanti que je sois beucoup plus heureux à rouler en grosse bagnole dans mon job de responsable régional des ventes...Attention, hein, je ne méprise pas la chose; mais en ce qui me concerne je sais ce qui participe le mieux à mon bonheur, et au fond c'est peut-être là l'essentiel.

               Et puis, aussi, je crois qu'avoir la fibre, c'est  une belle responsabilité envers nos congénères...Je veux dire, si on prend deux secondes pour oublier le fait que nous ne sommes que des petits grains d'atomes dans un univers périssable, c'est beau d'être un artiste, et c'est une noble mission. Parce que l'artiste n'existe qu'au travers des autres par le biais de son art, il se doit de tirer l'homme vers la noblesse...Au delà du délire new age, c'est une jolie mission que de fabriquer du rêve, du questionnement. Combien de belles choses ont été produites grâce à l'art ? Combien d'avancées pour l'humanité ont été accomplies grâce à l'initiative d'un artiste, de quelqu'un qui un jour s'est dit pourquoi pas ? Nous avons besoin des rêveurs, pour appaiser nos peurs et exorciser nos blessures, nous proposer une vie plus douce, ou remettre en question nos certitudes...Alors oui, ça se paie, mais je crois que cela reste un sacré privilège...

 


 

"Moi j'aime bien les artistes : ils sont un peu bizarres, mais ils me font rêver"

               Voilà, je suis arrivé au bout de ce long billet...Je ne sais pas trop si c'est une réflexion intime, un règlement de comptes, ou bien un cri d'amour...J'avais juste envie de dire à ceux qui ne comprennent pas les artistes qu'ils ne sont pas leurs ennemis, bien au contraire. Envie de suggérer à mes confrères de s'ouvrir à un public plus large, et de cesser de considérer le non initié comme un Béotien. Le besoin, aussi, de témoigner que oui, c'est possible d'exister par l'art; pas forcément d'en vivre, mais ce n'est pas là l'essentiel au bout du compte. Assumez ce que vous êtes et tentez de le transmettre : tout le monde s'en couchera moins con ce soir...et, avec un peu de chance, vous soutiendrez des vocations, apporterez un poil de lumière dans la vie de votre entourage, et trouverez vous-même un sens certes fugace, mais néanmoins beau et appaisant, à votre petit passage sur terre...

               Au fond, j'avais juste envie de te dire, à toi qui cherches une pause dans ta journée avec deux minutes de musique, à toi qui n'oses pas dire à tes proches que tu veux une autre vie, à toi qui ne comprends rien à l'art contemporain et à toi qui essuies ton énième refus d'éditeur : ne t'inquiètes pas, tu n'es pas tout seul...Paix.

 

jardin

 

 


Notes de l'article

1 On va immédiatement couper court aux contestations…il  n’est pas ici question, bien évidemment, de mettre en parallèle l’immondice de l’apartheid et l’isolement des créatifs, de poser sur un même plan des questions sociétales difficiles comme la banalisation du racisme en France et les difficultés quotidiennes que peuvent éprouver les artistes, ou de proposer une lecture similaire entre les discriminations faites aux femmes et les exclusions que peut endurer un jeune se destinant à une carrière dans les arts. Ne comparons pas les discriminations et les haines qui ne sont pas comparables. Ce billet veut juste affirmer, comme je l’ai dit, une distinction plus insidieuse et moins visible, moins grave sans doute d’ailleurs, mais malgré tout blessante, stigmatisante et oppressante,  pour l’artiste qui doit vivre avec au quotidien. Qu'on n'aille pas chercher de fiel dans ce billet non plus, j'ai simplement envie d'engager un dialogue, une compréhension mutuelle, une écoute bienveillante entre les mondes. Parce que ça m'a manqué, parce que j'ai envie aussi d'aider à engager ce dialogue.

 

2 Voici le texte en question :

 «Les artistes figurent parmi les personnes les plus persévérantes et courageuses que l'on puisse trouver sur terre. En une année, ils vivent plus de situations difficiles et d'échecs que la plupart des gens dans toute une vie. Chaque jour, les artistes font face au défi financier d’être un travailleur autonome, au manque de respect, à l'incompréhension des gens qui pensent qu'ils devraient trouver une « vrai job », affronter leur propre peur de ne jamais plus travailler à nouveau. Chaque jour, ils doivent ignorer et dépasser l'idée que ce à quoi ils consacrent leur vie est peut-être une chimère. Chaque année qui passe, nombre d’entre eux regardent les personnes de leur âge franchir les étapes d’une vie normale : voiture, famille, maison et épargne. Mais ils restent fidèles à leurs rêves en dépit des sacrifices consentis. Pourquoi ? Parce que les artistes sont prêts à dédier leur vie entière pour faire naître ce moment – ce trait, ce rire, ce geste ou cette interprétation qui touchera l'âme du public. Les artistes sont des êtres qui ont goûté au nectar de la vie, dans cet instant cristallisé où leurs créations ont touché le cœur de l'autre. À cet instant là, ils sont si proches de la magie, du divin, de la perfection, comme personne ne le sera jamais. Et au plus profond de leur cœur, ils savent que dédier leur vie à faire naître ce moment vaut plus que milles vies».

David Ackert (Traduction libre : Marianne Coineau)

 

3  Et d'ici là, je vous renvoie à cette déclaration d'amour d'une blogueuse pour le travail du maître, faite avec beaucoup d'intelligence et de délicatesse : http://culturespub.wordpress.com/2010/08/19/kaamelott/