2. Les airs rêveurs et romantiques sont des malédictions

          Une fois de plus, je me retrouvais dans ce petit café très cosy, refuge d’esthètes et bourgeois en tous genres très officiellement férus d’art et de jazz, bien que la plupart du temps ces gens-là n’y entendent rien de très sincère ; allez savoir pourquoi ; sans doute un impératif social d’un ordre quelconque. J’y avais cependant mes habitudes, sans doute du fait que sans vouloir le reconnaître, je ne suis dans le fond, en dépit de mes poches vides et de mes allures peu orthodoxes, qu’un petit bobo issu d’une famille de cadres supérieurs et d’employés culturels... Enfin peu importe. Je m’y posais assez souvent avec un bouquin pendant ma pause de midi, mes matins de congés ou mes soirs de déprime ; c’est pas que la proximité des pseudo-hippies locaux, nappys et autres notables du cru me faisait bander des masses, mais dans le trou paumé où je vivais alors, c’était encore le seul endroit où s’avaler un grand noir dans un cadre un temps soit peu civilisé ; ceci dit c’est vrai qu’à la longue, j’ai appris quand même à bénir les bons vieux bars à piliers, les PMU de quartier et autres archaïques comptoirs de village ; les regards des habitués ne sont pas moins méprisants que ceux des vieilles salopes endimanchées, mais au moins eux ils sont sincères dans leur racisme social. Problème des jeunes, surtout quand ils n’ont pas l’air d’appartenir à une classe bien précise ; généralement, on les case de tous les côtés comme marginaux, et ça entrave un peu leur vie quotidienne…le force des préjugés, d’ailleurs moi-même ne suis-je pas justement en train de faire des généralités ?
           Ce jour de fin d’hiver, dans l’air matinal encore glacé d’une nuit claire, il ne devait être pas loin de dix heures, un soleil timide émergeait du brouillard avec nonchalance, et tout le monde s’afférait docilement à sa tâche. J’étais plongé dans un bon vieux roman classique dix-neuvième, j’imagine un De Valferre  ou un Barnébian, de ces chroniques qui me rassurent en racontant une vie qui autrefois aussi était remplie de ce même genre de connards, médiocrité patente des bourgs consanguins, que je devais côtoyer tous les jours. Là, tranquillement rêvassant, mon p’tit kawa fumant, la clope éteinte au coin du bec, j’avalais les pages dans un calme olympien ; c’est bon les débuts de journée comme ça.

          Mais pour ne pas changer, j’avais loupé un truc essentiel…

          Deux filles ; enfin deux jeunes femmes ; qui s’étaient assises un peu derrière moi avec leurs petits sacs dernier cri. Bien sûr, dès que j’entends glousser, mon caractère très con d’antisocial sarcastique ne peut s’empêcher d’écouter les niaiseries déblatérées plus haut. Et voilà, évidemment ça se commande un chocolat liégeois, puisque bien entendu c’est la première fois qu’elles viennent, disent-elles au mignon petit serveur ; manque de bol les filles, il est gay. Mais p’têt que c’est pour le challenge ; va savoir. Ça tombe sous le sens, c’est une super copine qui a dit à l’autre que c’est super sympa ici, et qu’y a plein de beaux mecs du genre bohème mais pas saltimbanques pour autant, etc…Je décroche, ça me saoule très vite ce genre de pétasseries. Tu vas voir qu’un pouffieux va débarquer dans les cinq minutes d’une autre table et leur offrir un verre, avec sa queue en guise d’olive pour le cocktail du soir « un p’tit truc à trois les filles ? Faut s’amuser dans la vie, sinon à quoi ça sert la libération sexuelle ? ». Allez, retournons dans ce bouquin…
          Et c’est là que j’ai commis une erreur. Là que j’ai pas senti venir le coup. En fin de compte, j’étais tellement borné dans mes a priori, à force de partir du principe qu’il n’y avait que des stéréotypes infréquentables ici, que je finissais par ne plus cogiter plus loin, que j’oubliais de plus en plus de laisser leur chance à tous. Je crois que j’étais devenu aussi méprisant et snobinard que tous ces gens que je détestais. C’est là que l’erreur fut doublement terrible, parce que si j’avais été attentif, à défaut d’être intelligent, rien de tout cela ne serait arrivé.

          Mais bon, il paraît que c’est humain ; reste qu’y’a des fois on aimerait bien être autre chose.

          Donc je rêvassais tranquillement, j’ai même dû griffonner un truc sur un bout de papier ; et j’ai pas vu leur regard. Elles étaient toutes les deux à leur petite table ronde à siroter leur cacao, une brune au cheveux courts, grande et plutôt mince, et une petite rousse à l’air très doux ; fringuées d’un classicisme affligeant, du genre je fais comme la mode à la télé, typé branché capitale, bourgeoisie moyenne, un peu décontract pour le style, mais ce qui est sûr, c’est que tout y est calculé. On ne se méfie jamais assez de ce qui est mignon avec de grands yeux suppliants ; de ces jolis bouts de fille qu’on a tout de suite envie de prendre dans ses bras pour les rassurer, de celles qui se ruent dans votre torse pour implorer votre soutien, pour mieux simuler leur fragilité et vous mener en bateau. On tombe facilement amoureux de ces petits machins sensibles ; et on court toujours. Parce que derrière ce sourire candide, frais et innocent, c’est la mort qui vous fait un doigt d’honneur, le pire des cauchemars qui se profile, et on y va droit comme un gentil mouton.
          Pour l’heure bien sûr, ses intentions à la rouquine, elles sont réellement pures ; elle sent sont cœur chavirer, ses joues blanches parsemées d’innombrables taches de rousseur ne peuvent s’empêcher de s’empourprer doucement, et nous on voit bien que ce côté fleur bleue la rend d’autant plus attachante. Sa copine la motive, mais rien à faire, elle n’ose pas, et puis elle sent bien aussi que c’est pas un mec comme ça qui osera l’aborder non plus ; elle se résigne, et fait comme si, mais au fond elle tire une larme très bien cachée sur cette histoire d’amour qu’elle aurait aimé vivre avec ce garçon. Alors oui, pour l’instant elle ne représente pas une menace. C’est juste une jeune fille qui, partie prendre un café avec une copine, croise sur sa route le mec de ses rêves, celui qui est doux, un peu artiste, un peu poète, au regard profond et au cœur mélancolique. Comme cela se produit mille fois par jour, quand deux timidités se refusent à une aventure qui pourrait bien être un peu moins basée sur le sexe que d’habitude, une jolie histoire qui aurait pu être comme dans les films.

          Mais ça  se fait pas. Et des fois, ça fait péter les plombs.

          Et ce jour là, j’avais allumé la mèche d’un très, très gros pétard sans même le savoir.
          J’aurais pu faire la gueule ce matin là, je le fais tout le temps comme un gros con qui  réalise pas sa chance. Mais non.
         
          Tout ça à cause de mon putain d’air rêveur et romantique…