4      . Le jeu de l’amour et du hasard est une malédiction

 

      Ce qui fait tout le sel des jolies rencontres, c’est la somme des hasards improbables, les détails inattendus que l’on met bout à bout a posteriori, tous ces petits riens délicieux et réconfortants qui attisent les étoiles du cœur pour semer les graines de ce qui, a terme, fera germer une histoire d’amour. Cette addition anodine d’évènements qui ponctuent un chassé croisé aérien dans le flot appesanti des jours, ces moments de lumière en slalom dans le tunnel sombre du quotidien, ces phares réconfortants à suivre de toute son âme dans les nuits de tempête…Ce jeu timide de l’amour et du hasard est ce qui, dans les bras d’une femme, nous fait croire à une forme de destinée, et entendre pleinement que la course à l’être aimé est enfin terminée, parce que trop de signes nous disent qu’il en est ainsi.

      Et cette histoire, la plus tragiquement marquante de ma trop courte existence, ne déroge pas à la règle. J’ai vu de la lumière, alors je l’ai suivie, et comme tous ces crétins d’insectes nocturnes, je m’y suis brûlé les ailes. Parce que les ampoules c’est dangereux, et d’autant plus si c’est une araignée androphage qui a enclenché l’interrupteur…

 

      La séquence du musée avait attisé mes rêves, enchanté mon cœur, ravi mes yeux autant que mon âme…Dans les jours qui suivirent cette aimable rencontre, je nourrissais activement le souhait de croiser à nouveau cet ange envoûtant qui, de ses quelques mots et son regard à la fois doux et complice, avait en une seconde renfloué d’un élixir sucré et abondant le cœur sec, comme momifié, que je tenais là dans ma poitrine en tâchant d’en oublier l’existence douloureuse. Au coin d’une rue, au détour d’une sortie de salle au cinéma, en allant me commander une bière dans un bar…Je ne passais plus un instant en extérieur sans que mon ventre ne se noue sur le souhait fou de la croiser à nouveau. Et puis, au fil des jours et des semaines, je renonçais, malgré moi, à cette charmante perspective. Le cours de ma vie repris, l’air de rien, en catimini, sur sa grisaille sentimentale quotidienne, dans mon aveuglement habituel de ces cils féminins qui, pourtant, de temps à autre, daignaient cligner à mon endroit.

     Une femme ou deux avaient depuis passé leur court chemin sur la route des mois qui glissaient sur mon existence, sans que cela, dans le fond, ne soit parvenu réellement à éveiller mon sang plus de quelques soupirs. Moi qui me plaignais alors de ne pas être un homme à séduire, de ne pas savoir attirer l’attention, d’être gauche…je comprends maintenant combien j’étais alors simplement inattentif, fermé, austère ; n’ayons pas de regrets : au moins ma vie sentimentale aura connu une fin des plus inhabituelles et surprenante !

      C’est dans ce contexte froid et inhospitalier que le miracle cependant se produisit…

      Un petit matin à la fin de l’hiver, dégoulinant d’une pluie glacée, j’entrais dans mon petit immeuble les bras chargés de sacs remplis à ras-bord de mes vivres hebdomadaires. M’essuyant les pieds sur le paillasson, je fixais la boule de laiton qui ornait l’escalier, et me préparais à gravir mes quatre étages de marches garnies de tommettes lustrées. Inutile de dire que dans ce genre de situations, je faisais une gueule plus inamicale encore qu’à l’accoutumée…et c’est au moment où, essoufflé, trempé, énervé et maugréant, je parvenais enfin sur mon palier, qu’elle me sourit : elle était là, comme à m’attendre, la clé dans la porte de l’appartement d’en face ! J’en perdis presque l’équilibre entre deux marches, et elle rit à me voir défaillir ; je n’eus qu’un délicieux « bonjour », arborant  au cœur de sa toute petite bouche aux lèvres rondes, des dents éclatantes comme autant de promesses de pommes à croquer avec fièvre…Puis elle disparut, aussi brutalement qu’elle m’était apparue, en claquant à la va-vite cette maudite porte blindée verte  qui faisait front à la mienne…

      Là, je me suis assis, et je crois même qu’un de mes sacs a du rouler en contrebas sans que je ne m’en aperçoive…Avais-je rêvé ? C’est vrai, mon ancien voisin n’était plus là ; il en avait fait du raffut dans le quartier en s’en allant : il avait jugé tout à fait commode de partir par la fenêtre, délaissant tout à la fois son logement et sa petite vie de célibataire, dont je ne doutais pas que les habitudes fussent bien différentes des miennes…Comment s’était-elle retrouvée à vivre juste sur mon palier ?

     Et si je vous disais que ce petit miracle qui passait alors mon cœur à la moulinette, n’en était pas un ? Vous vous souvenez : je vous ai dit qu’une fois passée l’arme à gauche, on pouvait tout voir…Et bien figurez-vous que justement, moi qui nourrissais en cet instant la plus folle passion pour le jeu de l’amour et du hasard, je ne me doutais pas un seul instant qu’il n’était question que de passion névrotique et de calculs meurtriers…

      Je remontai quelques marches pour atteindre mon petit chez-moi : soyons clairs, je serais bien allé saluer à nouveau cette jeune femme qui avait fini malgré moi par quitter mon petit cœur, mais l'électrochoc de la croiser ouvrant la porte d'en face nécessitait au moins une heure ou deux pour recouvrer mes esprits. Et puis, aussi, autant de temps à chercher de mon mieux le courage de sonner, de réfléchir à quoi lui dire, de ne pas trop passer pour un con, de trouver la force intérieure d’opérer la transition d'un mode mec intimidé en gars sûr de lui, du geek puceau au séducteur infaillible…enfin un truc approchant tout du moins...

     Ce n'est qu'au milieu de l'après midi, après une douche et quelques heures de musique à fond pour se trouver l'assurance glorieuse d'un super héros qui sauve le monde, enfin sapé mais pas trop, looké mais naturel, que je m'avançai enfin vers mon destin, certain que trop de hasards ne sauraient rien révéler d'autre que la résolution de L'Ordre naturel d'un futur glorieux, et rempli enfin de cet amour des âmes sœurs finalement réunies, un truc unique comme dans les livres (ne rêvez pas, même les hommes aiment en secret les comédies romantiques...).

      Je rassemblai tout ce que je pus trouver de contenance, et pressai la sonnette.

      La porte s’ouvrit presque aussitôt, mais à mon total étonnement, sur une femme dans la soixantaine aux traits tirés, avec de gros gants de vaisselle roses. Je plongeai aussitôt dans l’hébétement le plus absurde…

-Bonjour Monsieur, que puis-je pour vous ?

-Je…heu, excusez-moi de vous déranger, je…je suis le voisin d’en face et je…

- Ah bonjour, je suis la maman de…enfin de votre ancien voisin, je suis venue faire le ménage.

- D’accord, je…pardon, je suis désolé pour votre fils, enfin vous savez on ne se croisait que très rarement et puis, enfin, je vous présente toutes mes condoléances.

-Merci jeune homme. Excusez-moi, mais que voulez-vous ?

-Et ben…comme ça c’est un peu, enfin vous voyez ce matin j’ai croisé une jeune femme qui rentrait ici. Je voulais me présenter à la nouvelle voisine, et…

- Ah mais vous n’y êtes pas du tout mon garçon ! Non, il s’agissait de la compagne de mon fils : elle m’avait dit qu’elle passerait dans la matinée récupérer quelques affaires et déposer ses clés au concierge.

- Ah, en effet, il y a eu méprise, c’est tout bête en fait !

      J’allai prendre congé et faire demi-tour, lorsqu’elle se sentit le besoin  de renchérir sur quelques mots qui, à l’aune de mes jours de captivité, ne cessèrent ensuite de me tourmenter des plus obscures interrogations.

- Oui, je ne l’ai jamais croisée, vous comprenez, cela ne datait que de quelques semaines. Mais si vous voulez que je vous dise, je pense que d’une certaine façon elle n’est pas étrangère au terrible geste de mon fils : à chaque fois que je l’avais au téléphone, il me parlait de leurs disputes, il la soupçonnait de voir un autre homme.

-  Comment ça ? Il vous a parlé d’elle, enfin je veux dire de ce…

-  Il m’a dit qu’elle avait toujours l’air d’être très absorbée, qu’elle avait même prononcé un prénom dans un moment…enfin intime vous voyez, et que ça le rendait complètement fou, qu’il n’en pouvait plus de ses…enfin je vous embête avec tout ça.

      Quelques échanges encore, et je rentrai chez moi totalement gêné, déçu, inquiet…Je courus vers la première bouteille que je pus trouver, et finissais ma journée à maudire le ciel de m’avoir tant fait espérer, pour rien. Inutile de préciser que jamais, je n’ai trouvé le culot ignoble de demander de quel prénom il s’agissait, et que je n’avais pas cherché plus tard à creuser des informations sur celle qui, quelques mois après, deviendrait ma goelière…